La reine du Bayou Nord:
Liaison,
été 2004
Par Dominique Dennis
(rentre au publicité)
Un matin d'octobre 1994, une pèlerine pas comme les autres
atteint sa destination. Violon sous le bras, knapksack au dos, Soozi
Schlanger se retrouve sur le bord de l'Interstate 19, près de
Lafayette. Hmm…C'est ça, le coeur de la Louisiane? Pas un
décor de carte postale, pas d'alligators ni de cyprès
flottant dans les marécages, mais un monde tout aussi
étrange et intemporel. «Je ne savais pas dans quelle
époque j'étais tombée», se souvient-elle
aujourd'hui. «J'étais entourée de strip malls
climatisés, de champs avec des prisonniers creusant des
fossés au grand soleil, de troupeaux de vaches et de puits de
pétrole.»
Intrépide ou inconsciente, Soozi déboule de Toronto avec
quelques numéros dans son carnet d'adresses, dont ceux de
Christine et Nelda Balfa, les filles du légendaire violoneux
cajun Dewey Balfa, rencontrées l'année
précédente lors d'un fiddle camp. «Elles n'avaient
aucune idée que j'allais descendre en Louisiane et leur
téléphoner d'un resto pour qu'elles viennent me
chercher!» Mais Christine se mariait, et tout le monde - parents
et amis, les musiciens comme les autres - était le bienvenu.
«Je sentais que j'avais besoin d'être là, que je
faisais partie de la famille cajun, même si ce n'était pas
vraiment le cas. Pas encore, du moins.»
Elle a toujours été comme ça, Soozi. Plonge
d'abord, pense après. Ouvre les yeux et les oreilles et laisse
le hasard faire le reste. Quelques années plus tôt, elle
avait conquis la peinture et la sculpture, avançant à
tâtons, au feeling. Idem pour la musique, adoptée presque
par nécessité en 1993, lors d'une jam entre copains. Pour
ne pas être exclue de la fête, Soozi s'empare d'un violon
qui dépasse du haut d'une étagère. «Je
savais pas que t'en jouais!», lui lance un musicien après
un morceau. «Moi non plus!», répond-elle, savourant
la même ivresse qui l'avait habitée lorsqu'elle avait
commencé à peindre. «C'était un frisson qui
monte dans le dos, comme la reconnaissance de quelque chose dont je ne
me doutais pas, mais qui allait devenir une partie essentielle de ma
vie.»
Pendant un an, elle se fait la main et l'oreille sur Amazing Grace et
Tennessee Waltz. Puis, lors du fiddle camp précité, elle
découvre une musique à sa portée - et une
émotion à sa (dé)mesure. C'est
réglé: elle sera violoneuse cajun. «J'ai tout de
suite reconnu ma musique. J'étais attirée par ces
mélodies intenses mais accessibles, au fort accent de
blues.» Pourtant, Soozi se sent d'abord tenue d'obtenir la
bénédiction des légitimes héritiers
d'Évangéline. «La première fois que j'ai
chanté La Valse de Balfa pour mon prof au camp de violoneux,
j'avais le sentiment de devoir lui demander la permission. Je ne
voulais pas m'approprier cet héritage ou simplement faire
semblant. Quand il m'a dit de faire confiance à mes instincts,
j'ai foncé.»
L'instinct, encore et toujours. Peu importe que ses propres racines -
anglophones, torontoises et juives - ne fassent pas d'elle une
candidate logique au poste d'ambassadrice cajun. Écoutant une
autre logique, celle du coeur et des tripes, Soozi se plonge dans
l'histoire, la parlure et le répertoire louisianais,
armée de quelques (bons) souvenirs de son high school French et
d'un bouquin désormais indispensable, Cajun Music: History of a
People, d'Ann Savoy. «C'était ma bible: je l'apportais
partout avec moi, au point où il a fallu que je le fasse relier
de nouveau!»
En 1995, ayant recruté une poignée de complices
disposés à suivre ses coups de coeur et d'archet, Soozi
fonde Swamperella - ou Cendrillon du marécage, si vous
préférez. Question de partager leur «bon
temps» avec le plus grand nombre, le quintette - violon,
accordéon, guitare, contrebasse et ti-fer, le fameux triangle
louisianais - prend ses habitudes dans le cadre joyeusement
déglingué de l'hôtel Gladstone, dans l'ouest de
Toronto. Un CD éponyme voit le jour cinq ans plus tard, sur
lequel des classiques du répertoire côtoient la
première incursion de Soozi dans l'écriture cajun: le
troublant Sooz Blues, dont elle accouche pour exorciser une peine
d'amour, puisant ainsi dans les racines du Sud la sève d'une
expression qui répond exactement à ses besoins.
Depuis que Swamperella a pris son envol (un second album est
prévu pour l'automne, le premier s'étant
écoulé à près de 2000 exemplaires), Soozi
se voit contrainte à négliger les pinceaux au profit de
l'archet. «La musique offre une gratification immédiate,
une espèce de gestalt entre musicien, public et
répertoire», explique-t-elle. «En contraste, la
peinture exige un certain isolement, un état d'esprit
très différent.»
Même si elle reconnaît chanter en français par
accident («Si les Cajuns parlaient coréen, je chanterais
en coréen!»), Soozi Schlanger fait désormais partie
de la famille, qu'il s'agisse de la branch néo-trad canadienne
qui nous a donné Swing ou Mes Aïeux, ou de celle qui baigne
dans les eaux verdâtres du Bayou. «Maintenant, quand je
descends là-bas, on me pose deux questions: «Es-tu
mariée?» et «De quelle partie de la Louisiane
viens-tu?»», rigole-t-elle. «Quand j'entends
ça, je sais que je fais quelque chose comme il faut…»
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